L’homme qui tomba amoureux de la lune, de Tom Spanbauer

Fiche technique :

Titre : L’homme qui tomba amoureux de la lune

Auteur : Tom Spanbauer

Editeur : 10/18

ISBN : 978-2264035684

Première publication USA : 1992 (1994 pour la France)

Cabane est un métisse indien. Alors qu’il n’est encore qu’enfant, sa mère, prostituée, se fait assassiner. Lui-même ne sort pas indemne de cet évènement dramatique. Pris alors en charge par Ida Richilieu, la tenancière de la maison close où travaillait sa mère, Cabane va grandir dans ce lieu de débauche. Mais Cabane n’est pas un indien comme les autres, il est un bardache… Ida va alors décider de se servir de lui d’une manière bien particulière dans son établissement. Cabane acceptera, sans trop broncher. Pourtant, rattrapé par son passé, il va quitter sa vie pour partir en quête de sa propre identité. Sur sa route, il rencontrera une multitude de personnages, indiens ou américains, parfois jovials et truculents, d’autres fois impitoyables et mécréants…

Pour dire vrai, parce que Tom Spanbauer tombe dans une vulgarité inutile – à l’image de certains de ses personnages – il rend son livre très délicat à aborder. D’un certain côté, on sent que l’auteur est très sincère dans sa démarche, et qu’il cherche à délivrer un message qui lui tient à coeur. De l’autre, on déplore hélas qu’il tombe dans une facilité « voyeuriste », presque tout le temps inutile. Mais avant d’aller plus loin, plusieurs mises au point s’imposent.

Premièrement, qu’est-ce qu’un bardache ? Ce terme fut en fait utilisé par les colons européens, qui arrivèrent en Amérique et découvrir les Deux-Esprits (en réalité, on utilise plutôt usuellement le mot « berdache »). Ce mot viendrait de l’ancien français, cf le Wiktionnaire : « De bredaiche (XVIe siècle), emprunté de l’italien bardassa, lui-même de 
l’arabe bardag (« jeune esclave »). » Lire à ce sujet notre présentation de The Spirit and the
Flesh. Il est donc bien question dans ce roman du sujet qui nous intéresse.

Deuxièmement, pour comprendre la démarche de Tom Spanbauer, on doit s’intéresser à son histoire. L’écrivain est né et a grandi dans une famille très puritaine, raciste de surcroît. Si bien que, à n’en pas douter, à travers ce roman, il règle ses comptes avec son père (via le personnage de Delwood) mais également avec le clergé.

Pour autant, il touche du doigt dans ce livre un sujet très particulier, et fait parfois preuve d’une justesse assez troublante. Comment a-t-il pu obtenir certaines informations ? L’explication se trouve vraisemblablement dans le fait qu’il a grandit près d’une réserve, et qu’il prétend avoir « un frère indien ». Tout est dit : l’auteur aura probablement été initié à un certain degré dans la tradition amérindienne… La question qu’on doit alors se poser est : va-t-il trop loin dans ce roman ? On regrette en tout cas que sa description des Deux-Esprits soit aussi fortement rattachée à une image (complètement fausse) de « prostitution sacrée ». On tombe dès lors dans des clichés très dommageables, et qui ternissent l’image de ces individus autrefois profondément respectés. Dans le récit, pourtant, on ressent bien que Cabane, dès lors qu’il se présente comme un bardache, est considéré comme quelqu’un d’unique et précieux par les différents indiens traditionalistes qu’il rencontre. Mais dans ce cas, pourquoi lui faire subir de tels traitements ? Tout cela n’est donc pas toujours très cohérent…

Là où le livre est beaucoup plus juste, c’est dans la relation qui va naître entre Cabane et Delwood, sorte de maître spirituel et initiateur pour le jeune héros. Delwood est un homme dans la force de l’âge, qui a roulé sa bosse. Fort de son expérience et de sa relation quasi hypnotique avec la lune, il va enseigner la vie à Cabane, comment vivre autrement. Dans cet échange, cet enseignement, cette fascination mutuelle, se trouve une authenticité ineffable et essentielle. Hélas, l’auteur dérape très clairement, par moment, et ouvre alors la porte à de nombreuses mauvaises interprétations. Notamment quand il parle du « Bouge-Bouge », de la puissance sexuelle masculine qui doit être contrôlée et détournée. Tom Spanbauer y donne une clé intéressante à l’accomplissement spirituel des hommes (car la vraie jouissance n’est pas physique). Mais l’auteur se trompe de façon monumentale quant à la manière dont tout cela se met en pratique. Du coup, le lecteur non-averti, et en quête de réponses, risque de tomber dans la confusion la plus totale. Car si la relation qui unit Cabane à Delwood est emprunte d’une authenticité profondément touchante, les deux hommes passent hélas à côté d’un essentiel. Pour preuve, leur séparation dramatique et inévitable, qui intervient par la mort de Delwood. Hélas, il ne part pas dans la Beauté, mais dans l’ignorance la plus complète de la réalité. Ce qui illustre cela ? Son ultime discours :

« La connaissance est devenue compréhension. A présent, je peux mourir ».

Mais précisément, la « compréhension » ne suffit pas. C’est « l’expérience » (« l’initiation » ?) qui est la clé. Il faut vivre les choses, et surtout les transmettre avec justesse. Delwood en aura été incapable, et n’a alors plus qu’à s’éteindre dans une dernière pulsion instinctive et animale. L’image est, cela-dit, très éloquente et étrangement juste…

Finalement, cette dichotomie paradoxale n’est-elle pas ce à quoi sont condamnées toutes les sociétés qui ont perdu leurs traditions les plus ancestrales ? C’est probablement la meilleure manière d’interpréter cette oeuvre bancale, un peu comme une mise en garde : sans tradition, sans spiritualité et sans transmission, la dérive n’est jamais loin. Les personnages de ce roman sont donc bien souvent dans l’erreur et probablement un peu à côté d’eux-mêmes.  Tout comme Tom Spanbauer, en fait, qui ne maitrise probablement pas complètement le sujet qu’il aborde. Ceci expliquant cela : Cabane est à l’image de son auteur, un être à la sensibilité authentique, déchiré par le monde, mais qui n’ayant pas eu la chance d’avoir quelqu’un d’érudit pour le guider, et qui a du avancer à tâtons dans sa quête identitaire. C’est en ce sens que ce livre est intéressant.

Conclusion : Une chose est sûre, ce roman ne laissera personne indifférent. Souvent passionné, très relâché, trop vulgaire, il met pourtant en scène des personnages à l’humanité troublante. Effleurant du doigt certains aspects très pointus de ce que sont les Deux-Esprits, L’homme qui tomba amoureux de la lune dérape hélas trop souvent pour être complètement crédible. Cela dit, il porte un profond enseignement : pour que l’histoire de Cabane et de son auteur n’aient pas été vaines, nous devons retrouver nos traditions, et ce afin que les vies d’êtres aux dons uniques ne soient plus bêtement gâchées. Il n’est pas trop tard pour reconstruire notre héritage…

A voir à ce sujet : le site officiel de Tom Spanbauer ainsi qu’une de ses interviews en français.

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