Le folklore des peaux-rouges, de H.R. Rieder


Fiche technique :

Titre : Le folklore des peaux-rouges

Auteur : H.R. Rieder

Editeur : Payot

ISBN : 978-2228328302

Première publication : 1952

Ce livre, publié à l’origine en Allemagne, a été écrit par un européens qui vécut plusieurs années parmi des amérindiens. Dans cet ouvrage de référence, il a posé à l’écrit de nombreux contes et légendes qu’il a pu entendre à cette occasion. Des légendes qui normalement ne sont transmises que par la voie orale. A l’époque de sa publication, ce recueil était donc véritablement unique, et il reste aujourd’hui particulièrement intéressant pour quiconque veut étudier les cultures amérindiennes, ou plus généralement les mythologies du monde. Mais nous ne attarderons ici que sur une seule histoire, celle intitulée « L’homme qui possédait un charme d’amour », qui est la seule qui évoque le sujet qui nous intéresse sur ce site. Cette légende est d’origine Pieds Noirs. Mais quel est donc son contenu ?

Wapana, un jeune indien, revient dans son village après un long voyage, et après avoir vécu au pays des Krie. A son retour, ses parents sont décédés. Accompagné de son autour, il s’installe chez sa grand-mère. Très vite, et alors que Wapana n’a jamais demandé aucune femme en épouse, celles-ci commencent à se succéder chez lui, pour se livre, vraisemblablement, à quelques ébats amoureux. Pourtant, Wapana ne se décide à n’en garder aucune, mais aucune non plus, ne semble blessé ou attristé. Le succès du jeune homme, pourtant commence à inquiéter certains individus, qui se demandent si tout cela ne met pas en péril l’équilibre du village. Très vite, tout le monde comprend que chez les Krie, Wapana a obtenu un charme d’amour. Et la jeune Sitapanoki, qui souhaite en savoir plus, va manipuler le pauvre Omuquo. Ce dernier est depuis toujours amoureux d’elle. Elle lui dit alors que s’il est capable de s’emparer du charme de Wapana et de le lui remettre, elle l’épousera. Pour atteindre son objectif, le naïf Omuquo s’en réfère à des ancêtres, et va se transformer le temps d’une nuit en femme pour approcher Wapana. Mais contre toute attente, les deux hommes (dont l’un est transformé en femme), vont éprouver des sentiments très particuliers l’un pour l’autre… Omuquo, hélas, avant que la magie ne cesse d’opérer, va devoir disparaître. Il s’empare à ce moment du charme de Wapana, se retransforme malgré lui en homme, et le rapporte à Sitanopaki. Celle-ci jette alors un sort à Wapana, qui mourra dans d’atroces souffrances, et sera suivi de peu par un Omuquo complètement désespéré de la disparition de celui qu’il avait aimé. Sitanopaki, elle, reste éternellement seule…

Beaucoup de choses sont à analyser dans cette légende. Elle est d’abord particulièrement intéressante, car elle met en scène un homme qui se transforme en femme. Cet individu intervient pour résoudre un problème qui apparaît au sein de la société, entre les deux genres (les deux sexes). Après s’être transformé en femme, il peut intervenir en tant que médiateur capable de régler les conflits. Pas à une seule seconde, Omuquo ne se demande s’il est honteux ou gênant de se transformer en femme pour approcher Wapana. Si cela doit l’aider, alors il n’a aucune raison de ne pas le faire. Et justement, cette métamorphose transgenre parfaitement bien vécue révèle de la présence mythologique d’êtres double dans les légendes amérindiennes. Mais cela ne suffit pourtant pas à nous informer sur la nature de ceux qu’on appelle les Deux-Esprits. Pour cela, il faut pousser l’analyse plus loin, et s’attarder sur la manière dont les relations entre les hommes et les femmes sont décrites.

D’un côté, il y a Wapana et les relations libertines (?) qu’il entretient avec les femmes qui lui rendent visite. Dès qu’on rentre dans l’intimité de ce dernier, on comprend très vite que, malgré son charme d’amour, Wapana n’est pas affectivement comblé par toutes ses conquêtes féminines. Malgré sa popularité, rien n’y fait… Wapana reste désespérément seul, en quête d’un autre réalité. Cet amour là, physique et passionnel, n’est qu’un leurre pour lui, fonctionne comme une prison, un éternel recommencement, et le jeune homme ne semble pouvoir se sortir ce cycle infernal. Son autour (= un oiseau sacré) l’empêchait de commettre l’irréparable et de se lier trop intimement à une femme mais… Quand Omuquo devient une femme et le débarrasse de son charme, Wapana goûte à autre chose de plus authentique. Dès lors, Wapana n’a plus besoin de femme, il est libéré de son désir physique et à donc atteint un autre niveau de conscience. Omuquo, en se transformant en femme, ne se contente donc pas uniquement de gérer le conflit qui intervient dans la société. Non, cela va plus loin : par cet acte, il initie Wapana à une authenticité à laquelle il n’aurait jamais goûté grâce à des femmes.

De l’autre côté, il y a Omuquo et Sitapanoki. Très clairement, la jeune femme est présenté comme perfide, manipulatrice, et ne cherche que le pouvoir et le voyeurisme. Omuquo agit par bonté, certes, mais est prisonnier de l’emprise de Sitapanoki. Pourtant, quand il devient une femme et s’approche d’Omuquo, cela lui permet de découvrir d’autres genre de relation, quelque chose de plus sain, qui ne rendre pas dans un défis, un jeu  de pouvoir et d’influence. Ce qui va l’unir à Wapana se révélera d’une autre nature, tellement puissante qu’il le suivra dans la mort. En fait, Omuquo et Wapana se trouvent mutuellement. La présence de l’un permet à l’autre de se libérer de sentiments ou de besoins factices, et vice-versa. La voie de la Fraternité est, pour les hommes, le chemin de la seule et véritable libération. Tandis que les femmes ne sont présentés que comme des verrous, empêchant les hommes de véritablement s’accomplir.

En fait, une grande partie de « la morale » de cette légende peut être résumée dans l’extrait ci-dessous. On a pris la liberté de le commenter pour en extraire la substance, et afin de le rendre parfaitement intelligible :

Alors, il se produisit cette chose étrange (…) tandis que Wapana regardait la jeune fille (= Omuquo transformé en femme). Un attrait puissant émanait d’elle ; les autres jeunes filles, au contraire, ne s’intéressait à lui que pour sa puissance (…). Et l’auteur avait protégé son maître contre les entraînements de l’amour. Aujourd’hui, tout était changé.

Les femmes ne s’intéressent aux hommes que par avidité, que pour leur puissance. Elles emprisonnent les hommes dans un amour charnel destructeur. Son autour protégeait Wapana de ce genre d’amour passionnel factice. Mais une fois qu’il découvre l’authenticité d’une relation qui unie deux hommes – grâce à Omuquo transformé en femme – il(s) accède(nt) à un autre état de conscience. Wapana est débarrassé de certaines contraintes physiques. La mort de l’autour est comme une mort symbolisant un passage initiatique. Omuquo, quant à lui, n’éprouve plus de sentiments inutiles envers Sitapanoki.

En conclusion : médiation, initiation, libération et accomplissement, ce sont les choses qu’accomplit Omuquo en se transformant en femme.  A l’opposé, Sitapanoki a agit par cupidité et curiosité malsaine. Le féminin est décrit dans toute sa laideur. Wapana et se sont reconnus et la sincérité de leur relation dépasse tout ce qu’ils auraient pu connaître avec des femmes. Au final, les deux hommes sont devenus comme deux frères, et c’est la femme – qui s’est mal comportée – qui est punie, prisonnière de sa vie terrestre, tandis qu’eux deux s’échappent, via la mort, vers une autre éternité ? Bien évidemment, en regard du sujet des Deux-Esprits, qui nous intéresse ici, tout tombe sous le sens. Pour avoir plus d’infos à ce sujet, il vous suffit de découvrir les autres présentations de notre site…

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