Au pays des hommes nus, de Tobias Schneebaum

Fiche technique :

Titre : Au pays des hommes nus

Auteur : Tobias Schneebaum

Editeur : Stock, puis 10/18, puis J’ai Lu

ISBN : 978-2264019028 (édition 10/18)

Première publication USA : 1969 (1971 pour la France)

Tobias Schneebaum, peintre né en 1922, entreprenait dans le milieu des années 50, un voyage au fin fond du Pérou. Fuyant la civilisation pour trouver son équilibre intérieur, il s’engouffre dans la jungle et rejoint une mission chrétienne, où un prêtre tente, tant bien que mal, de convertir les quelques indiens Pueranga qui y vivent. Après avoir séjourné quelques temps auprès du missionnaire, de son assistant Hermano et de Manolo, le médecin du village, Tobias Schneebaum décide de repartir, de s’enfoncer encore plus loin, en quête de lui-même et à la rencontre de tribus plus « primitives ». C’est alors qu’il croise la route d’Akaramas, des autochtones connus pour être cannibales. Armé de sa seule candeur et de sa naïveté, alors âgé d’une trentaine d’années, il sera contre toute attente intégré à cette tribu, et vivra à leurs côtés pendant plusieurs mois… avant de faire le choix de retourner à la civilisation moderne.

Au pays des hommes nus est généralement présenté comme un livre incontournable en ce qui concerne « le cannibalisme ». S’il est vrai que Tobias Schneebaum y décrit son expérience au sein d’une tribu cannibale, limiter l’ouvrage à cet aspect est particulièrement réducteur et dommageable. Car son véritable sujet est en réalité bien ailleurs. Le nier serait passer à côté de l’essentiel. Mais ce sujet, quel est-il ? L’Amour, évidemment ! L’amour fraternel. Ce livre en déborde, à toutes les pages. Mais pour les esprits trop étroits, mettre l’accent sur l’aspect « cannibale » des Akaramas aura sûrement été une manière de nier en bloc leur Humanité, afin de se rassurer sur leur propre mode de vie, une façon de ne pas voir en face l’autre réalité décrite par l’auteur. Quel paradoxe ! Car à la lecture de ce livre, on se rend très vite compte de l’Harmonie dans laquelle vivaient ces indiens.

Mais avant d’en arriver à ce sujet, attardons-nous d’abord sur la première partie d’Au pays des hommes nus, quand Tobias Schneebaum vit au sein de la mission. Sans surprise, la mission, perdue au fond d’une forêt inhospitalière, est un univers très masculin. La présence que quelques indiennes Pueranga reste anecdotique, voire assez destructrice de la Voie de Fraternité (on reviendra dessus plus loin). Quoiqu’il en soit, toute cette première partie fonctionne comme une parfaite introduction. Avec une écriture emplie de nostalgie et de frustration affective, Schneebaum évoque très clairement ses amours perdus, expliquant à demi-mots au lecteur la raison de sa quête : combler un vide, trouver le sens profond de son existence. Durant ce temps, entre deux eaux, il décrit les relations humaines au sein de la mission, pleines d’ambiguïtés et de non-dits. Il développe en ces lieux une amitié très intense avec Manolo. Malgré celle-ci, malgré la douceur (?) de la nature qui les enveloppe, quelque chose continue à manquer. Il faudra un élément pour déclencher en lui cette prise de conscience. En regard de la fin du livre, on comprend bien que l’hypocrisie ambiante, mais surtout les faux sentiments dans lesquels se trouvaient perdus Manolo, ne pouvaient pas combler réellement Schneebaum.

Il reprend alors la route… Sa rencontre avec les Akaramas est des plus édifiantes. La manière dont il la raconte est étrangement fantasmée, dénuée de tout repère temporel. On peut sans aucun doute penser que le tout est narré de manière un peu idéalisée, mais peu importe. Ce qui est très notable, c’est que cette rencontre se fait au-delà des mots. Car Schneebaum, bien évidemment, ne maîtrise pas le langage des Akaramas. L’authenticité des rapports qui vont se mettre en place est alors impossible à remettre en cause : la communication se fera d’abord sur un autre plan. Après qu’on lui a peint le corps de manière très cérémonielle, Schneebaum fait route avec les quelques autochtones qu’il a rencontré, et sera conduit jusqu’à leur hutte, où il commencera à vivre à leurs côtés. Ce qui va nous intéresser ici, ce sont les relations qu’entretiennent entre eux les différents membres de la tribu. Dans cette société, on ne vivait pas « en famille ». Les femmes étaient d’un côté, les hommes de l’autre. Regroupés en petits groupes, les hommes dormaient entre eux, dans des petits compartiments. Avec une pudeur extrême, Tobias Schneebaum décrit ses nuits platoniques, mais pleines de tendresse, pendant lesquelles il dormait entrelacé avec ses frères. Il en va de même dans le quotidien : on se rend très vite compte que les hommes font leur vie ensemble. Ils partent à la chasse, à la cueillette, et les rares moments avec de véritables interactions entre les « genres » sont les repas. Schneebaum nous décrit justement ce quotidien, cette fraternité redécouverte au fin-fond de la jungle. On devine sans mal l’intimité qui se développe entre lui et ses frères. L’auteur nous fait partager cette complicité naissante, qui s’exprime jusque dans le moindre petit geste d’affection, dans la simplicité et sans arrière pensée. Dans cet univers 100% masculin, les femmes n’ont pas leur place, les hommes sont affectivement comblés par la présence de leurs amis-frères et ne semblent avoir besoin de pas grand chose d’autre. La plupart du temps donc, chaque « genre » vaque à ses occupations, sans trop se mêler de la vie de l’autre. La notion même de famille ne semble pas avoir sa place au sein des Akaramas, et les liens de parentés entre les uns et les autres passent clairement au second plan. Mais alors, me direz-vous, comment la tribu peut-elle subsister ? Comment naissent les enfants, si jamais hommes et femmes ne vivent ensemble ? La réponse est donnée par l’auteur, qui nous raconte dans son livre une cérémonie à laquelle il a assisté. Chez les Akaramas la sexualité n’est jamais anodine, toujours enracinée dans des codes bien précis. Ainsi, on découvre qu’avant de faire l’amour avec une femme, les hommes doivent participer à une cérémonie bien particulière. Tous, le même jour, apparemment. Et c’est d’ailleurs au même moment qu’a lieu le rite initiatique de passage à l’âge adulte pour les jeunes hommes. Le seul autre moment où la sexualité est clairement évoquée, l’est entre deux hommes. Mais ce « coït » n’a lieu qu’à une seule et unique occasion : après une cérémonie bien spécifique, au cours de laquelle ont lieu des actes de cannibalisme. Forcément, ça soulève beaucoup de questions… S’il parait évident que les Akaramas vivaient en harmonie avec la nature qui les entoure, il est difficile de savoir dans quelle mesure leur spiritualité et leurs croyances étaient au service du Ciel. Vivants au sein d’une jungle particulièrement inhospitalière, ils devaient faire face à des dangers permanents. La présence d’esprits chthoniens est à envisager. Difficile d’aller plus loin dans l’analyse, mais de fait, on constate que cet acte concrètement sexuel entre deux hommes précipite le livre vers sa conclusion : un indien tombant malade, Schneebaum décide de l’emmener à la mission pour le faire soigner par Manolo. Mais en arrivant sur les lieux, il se rend compte que le temps a glissé bien plus qu’il ne l’aurait cru, et que les choses ont changé : le médecin est mort.

En fait, c’est en regard de la fin de l’ouvrage, que la première partie prend son véritable sens. Quand Schneebaum retourne à la mission, le lecteur découvre avec lui les bouleversements qu’on induit son départ. La découverte de la lettre que Manolo laisse à Schneebaum est particulièrement instructive, le médecin y révèlant son secret (de polichinelle) : il était « homosexuel », et s’était épris de Schneebaum. Terrassé par son départ, Manolo n’a pu que constater à quel point sa vie était vide de sens. Sans surprise, son quotidien consistait à bêtement coucher avec des indiens Pueranga, en allant dans les bois pour se cacher du père. Oui, mais… Ce comportement dénué de véritables sentiments et de toute spiritualité n’aura jamais suffit à combler son âme, ce malgré les longues années passées en ces lieux. À l’inverse, Schneebaum, en l’espace de quelques mois, se sera trouvé de véritables frères. Découvrant un essentiel dont il n’imaginait pas la force, Schneebaum va même jusqu’à accompagner jusque dans la mort, dans le dénuement le plus total, un de ses compères akaramas. Prenant soin de lui jusque dans les moments les plus sordides, Schneebaum fait preuve d’un dévouement sans faille.  Malgré ses descriptions d’un corps en train de dépérir, qui ne cesse de se salir, le lecteur ne retient que de la beauté, celle de l’affection inconditionnelle que porte l’auteur envers cet indien-frère en train de disparaitre petit à petit. Finalement, le contraste entre le comportement de Manolo envers les autochtones, et celui de Schneebaum, est particulièrement éloquent…

Je voudrais tout de même m’attarder un peu sur le cas du Père Moiseis. Bien que présenté de manière fort peu glorieuse par l’auteur, il n’en reste pas moins un homme profondément animé par ses convictions, et portant le sacerdoce. À n’en pas douter, malgré sa vision trop étroite du message de la Bible, l’Amour qu’il porte pour Hermano est, lui, très authentique. La déchirure engendrée par le départ de ce dernier, vécue comme une véritable trahison, une mort intérieure, est d’ailleurs très révélatrice de cela. Après tout, Moiseis n’a-t-il pas pris soin de lui comme d’un fils, comme d’un jeune frère, dans la voie du don de soi ? C’est justement le chemin qu’est sensé adopter un prêtre, et de ce point de vue, Moiseis n’a donc pas grand chose à se reprocher. Que Hermano ait vécu tout cela comme une prison est une réalité, mais cela n’entache en rien la beauté et la sincérité de l’Amour que le Père lui porte. Mais Hermano préfère choisir la voie de la facilité, fuir avec Itaqui, une indienne qu’il aime passionnément. Et voilà, on se retrouve avec cette opposition fondamentale, entre l’amour passionnel et destructeur, et l’autre, vocationnel et ineffable. Hermano et Moiseis n’auront pas su s’harmoniser, trouver leur équilibre, et auront été rattrapés par la dualité de ce monde, incarnée par la pauvre Itaqui.

Finalement, dans ce livre, tout va crescendo. Doucement, l’auteur nous emporte dans sa quête. On prend plaisir à le suivre, on découvre avec lui un monde inconnu… Et puis, au fil des pages, on est chamboulé, tout autant que lui, par toutes ses découvertes. Tobias Schneebaum nous fait voyager, ces mots transcendent le simple support papier et nous touchent sans aucun mal. C’est pour cela que les adieux sont difficiles… On referme le livre avec une seule incompréhension : mais pourquoi ?! Pourquoi avoir quitté aussi brutalement cette vie harmonieuse ? Pourquoi s’être séparé de ses frères sans même leur dire au revoir ? Alors que Tobias Schneebaum avait trouvé l’Essentiel… L’auteur ne motive nulle part sa décision de retourner à la civilisation. Plus que cette expérience cannibale, et les conséquences philosophiques et psychologiques qu’elle engendre, j’ose subodorer que c’est pour préserver cet idéal, cette idylle, sans courir le risque de l’entacher, que l’auteur a fait ce choix. Garder l’image d’un vie parfaite, partir avant qu’une autre réalité ne le(s) rattrape… Ou le besoin, peut-être, de crier cette expérience aux yeux du monde entier, pour la partager ?

En conclusion : qui aurait pu croire dans les années 60 que des tribus indigènes (et de surcroît cannibales !) auraient pu faire preuve d’autant de sensibilité ? Pourtant, leur manière de vivre ensemble, leur vie en harmonie avec le Cosmos, prouvent de manière magistrale à quel point ils étaient plus humains que nous aujourd’hui. Pour Tobias Schneebaum, ce voyage, tout comme cette révélation, auront fonctionné comme une véritable initiation. Âgé d’une trentaine d’année, il sera enfin devenu un vrai Homme, un être humain accompli. « Que le vide soit rempli », comme le dit si bien Yoreitone, le chef de la tribu des Akaramas, avant de percer la lèvre inférieur des jeunes indiens. Aujourd’hui encore, et près de cinquante années après sa première publication, cet ouvrage reste aussi envoûtant, remuant, qu’indispensable. D’une puissance rare, il ne pourra que profondément marquer ceux qui sont en quête d’authenticité.

A noter : que ce livre n’est plus commercialisé en français, malgré ses trois éditions. Il reste heureusement assez facilement trouvable d’occasion, et notamment sur internet. Pour ceux qui comprennent l’anglais, l’ouvrage est encore disponible en neuf et en anglais, sous son titre original : Keep The River on your Right.

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